Anatomie d’une icône : la saharienne YSL portée par Veruschka

 

Il y a des images qui marquent l’histoire. Cette photographie est de celles qui ont marqué l’histoire de la mode. Une icône photographiée par Franco Rubartelli, qui a immortalisé la top Veruschka à de nombreuses reprises. Il s’agit là sans doute de sa plus célèbre contribution pour la mode.

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Genèse

La photographie a été prise en 1968 dans le cadre d’une commande du magazine Vogue Paris. Le mannequin faisant face à l’objectif est la comtesse Vera Gottliebe Anna von Lehndorff, dite Veruschka. Elle est grande, mince et blonde, l’archétype de la beauté caucasienne.

Le statut d’icône de cette photographie doit beaucoup à cette muse des années 60-70, qui fut objet de fascination pour nombre de photographes et créateurs de mode. Elle incarnait une certaine liberté et une sensualité presque animale. Une image qu’elle entretenait à grand renfort de maquillage sauvage réalisé par ses soins, comme ici avec sa mise en beauté entre le liner graphique et la peinture de guerre.

D’ailleurs elle porte un fusil sur ses épaules, et est vêtue d’une saharienne, vêtement d’origine militaire. Cette veste était portée par l’armée britannique en Inde et l’Afrika Korps, avant de devenir un vêtement de safari popularisé par l’écrivain américain Ernest Hemingway.

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Yves Saint Laurent entouré de Betty Catroux et Loulou de la Falaise, tous trois arborant une saharienne (1969).

Yves Saint Laurent en a fait ensuite une version féminine en 1967, comme il l’a fait l’année d’avant avec le smoking. Survenant seulement quelques mois après le scandale de ce dernier, la saharienne passe tout d’abord inaperçue. Mais c’est le magazine Vogue Paris qui sollicitera Yves Saint Laurent pour en créer une version glamour, spécialement pour qu’elle apparaisse dans une série photo qui se déroule en Afrique. C’est grâce à cette parution dans Vogue que le vêtement obtiendra le succès qu’il connût par la suite.

 

La force du cliché

Revenons sur cette fameuse photographie qui propulsa la saharienne au statut d’icône. Pour qu’elle cèle le destin de ce vêtement, il fallait bien que le cliché dégage quelque chose de marquant.

Veruschka se situe dans un décor naturel, celui de la savane de République Centrafricaine. On la devine par ses herbes hautes, séchées par le soleil, et par ses arbres qui se détachent du ciel, mais elle reste floue et en arrière-plan. Le premier plan est quant à lui très net, mettant en valeur le mannequin en saharienne.

Ajouté à cela, le fort contraste noir et blanc de la photographie fait se détacher Veruschka, jambes écartées et bien campée face à l’objectif. Elle semble sûre d’elle avec son fusil et sa dague attachée à la ceinture, et sa saharienne YSL de couleur sable, au décolleté plongeant et lacé sur la poitrine.

Sur cette image, la saharienne est au moins aussi hypnotisante que le regard magnétique de la comtesse, qui est très bien mis en valeur par les ombres du chapeau sur son visage. Les forts contrastes et tous les détails de la tunique (poches, lacets, œillets) attirent irrémédiablement l’œil. Enfin, la dualité masculin/féminin achève d’en faire une photographie saisissante.

Au point que l’originale soit souvent republiée, et même réinterprétée, comme ci-dessous avec le top Gisele Bündchen.

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Gisele Bündchen par Peter Lindbergh pour le Harper’s Bazaar (avril 2009).

 

Le contexte culturel

Il ne faut pas oublier que sur cette photographie on est en 1968. Loin de susciter la même polémique que le smoking féminin en 1966, elle témoigne d’un moment important dans la mode, celui d’un tournant historique.

1968 est une année importante dans la libération sexuelle et des femmes. La saharienne apparaît dans un contexte où les femmes obtiennent de plus en plus de droits. Mai 68 en France a participé à libérer la parole des femmes en leur montrant qu’elles aussi avaient une voix. Plus globalement, les années 60 sont une période où elles commencent à exprimer de façon plus virulente leurs frustrations, principalement sur le plan familial et sexuel.

Cette libération du corps féminin est beaucoup passée par la mode. Après la mini-jupe de Mary Quint en 1962, Yves Saint Laurent y contribue grandement avec son smoking, puis sa saharienne, deux pièces iconiques et indémodables qu’on retrouvera au fil des collections de la marque, encore maintenant.

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Yves Saint Laurent, Haute Couture 1993.

La saharienne a en plus le fait qu’elle ne soit pas uniquement un emprunt au vestiaire masculin, mais une évocation de la femme guerrière présente dans la mythologie grecque, ce qui nous renvoie à une iconographie occidentale ancienne qu’on se met à dépoussiérer. On comprend alors mieux le succès de Veruschka, sensuelle en saharienne, qui devait faire office de modèle à suivre dans la quête de l’émancipation.

La mode a joué un rôle-clé, et c’est d’autant plus percutant quand on sait que les années 60 sont la période qui succède à la décennie durant laquelle le prêt-à-porter a vu le jour. En se démocratisant, la mode s’est mise à toucher un public plus large.

Avec le prêt-à-porter, c’est le développement d’une mode mondialisée. Les vêtements se commercialisent plus facilement, ils entrent dans le jeu du capitalisme et de la société de consommation. Le succès de la saharienne YSL a surfé sur cette vague – ce qui ne la dédouane pas de son apport à l’Histoire.

 

Mondialisation et interculturalité (avec une pointe d’ethnocentrisme ?)

La saharienne portée par Veruschka, c’est en effet aussi un symbole de mondialisation, à une époque où on en parlait pas autant qu’aujourd’hui. La photographie a été prise par un photographe italien en République Centrafricaine, commandée par l’édition française d’un magazine international, et y figure un mannequin allemand, portant une saharienne imaginée par Yves Saint Laurent, un créateur originaire d’Algérie mais basé en France. Le métissage africano-européen de cette photographie iconique est à son comble.

Toutefois, si on va plus loin on remarque une certaine forme d’ethnocentrisme européen dans ce cliché. On y voit une femme blanche tenant un fusil en terre africaine. Avec sa blondeur et sa silhouette élancée, elle véhicule l’image de la beauté selon le point de vue occidental.

La posture qu’elle adopte et le fait qu’elle porte une arme à feu – utilisée auparavant uniquement par les européens – donnent l’impression qu’elle exerce une certaine forme de domination. Elle est imposante par rapport à la savane qui est floue et en-arrière plan. La dualité entre humain et nature est évidente. Mais au-delà, cela peut évoquer une forme de domination de l’européen sur l’africain. La savane dominée par cette chasseuse peut refléter l’effacement de l’Afrique après le passage de l’européen.

On retrouve le thème africain de « conte de fées » dans bons nombres de photographies parues sur papier glacé : une savane exotique, des accoutrements fantasmés, avec de la peau de guépard, des attitudes sauvages, presque animales, ou encore l’importance du corps, de la nudité. Une Afrique regardée par l’Europe.

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Naomi Campbell par Jean-Paul Goude (septembre 2009), en parfaite illustration d’une Afrique sauvage et fantasmée par l’Occident.

Mais il ne faut sans doute pas y voir une oeuvre raciste, plutôt une manifestation d’un ethnocentrisme européen inconscient au travers d’un hommage à la mixité culturelle et à la liberté de la femme.

 

En résumé

Cette photographie de Veruschka par Franco Rubartelli pour Vogue Paris, avec la saharienne Yves Saint Laurent en vedette, est une icône dans le milieu de la mode et de la photographie de mode.

Non seulement elle marqua les esprits et créa le succès toujours actuel de la saharienne féminine, mais en plus de cela elle incarne une époque particulière dans l’évolution des mœurs et dans l’affranchissement de la femme. La saharienne, comme l’abandon du corset et l’apparition du smoking féminin, contribua à la libération du corps grâce à la mondialisation de la mode.

Cette photographie représente d’autre part, autant dans ses caractéristiques plastiques que son iconographie et sa réalisation, l’interculturalité qui se retrouve beaucoup dans le milieu de la mode. Elle véhicule des codes esthétiques occidentaux mondialisés mais présente en même temps un métissage assumé et bienveillant, libérateur, entre cultures. Ainsi, ce portrait est un témoignage parfait de l’interculturalité et de la mondialisation, phénomènes accrus durant le XXème siècle, et qui soulèvent aujourd’hui beaucoup de questions.

 

J’espère que cette analyse vous a appris des choses et que ça vous a plu. Je teste ce format d’article. 😉

Connaissiez-vous l’histoire de cette photographie ?
Que pensez-vous du métissage et de l’appropriation culturels dans la mode ?

 


Bibliographie
Benaïm, L. (2002.) Yves Saint Laurent : Biograpghie. Le Livre de poche.
Neto, A. (2013.) Les racines africaines de la saharienne. Le Temps. Hors-série Mode.
Reed, P. & Design Museum. (2012.) Fifty looks that changed the 1960’s. Conran Octopus.

 

Publié par

23 ans, étudiante en master Etudes Culturelles, passionnée par la mode et la diversité culturelle. Fashion kamikaze aguerrie et voyageuse rêveuse. ✨ Suivez-moi pour découvrir la mode sous un autre angle ! 👀

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