Longue vie à Queen Alex !

Depuis mon envie d’écrire sur et pour la mode, j’ai toujours désiré écrire quelque chose en hommage à celui qui est sans doute le premier créateur de mode que j’ai aimé. Hommage d’autant plus important car celui-ci a eu la bonne idée de se suicider quelques mois après que je l’eus découvert, en ce 11 février 2010, et que c’est en partie grâce à lui que ma passion pour la mode a débuté.

Six ans plus tard, après 12 collections (la dernière présentée le 21 février dernier à la Fashion Week de Londres), je tiens à revenir sur son royaume du vêtement sombre et merveilleux.

alexander-mcqueen
Lee Alexander McQueen (17 mars 1969 – 11 février 2010).

Article hommage à Lee Alexander McQueen, à sa personne et à son travail, mais aussi à sa brillante relève. Décryptage d’une maison de prêt-à-porter empreinte d’une aura punk et résolument couture, et de la passation à sa tête de son fondateur, un génie torturé, à son héritière à la discrétion plus certaine.

Alexander, une âme d’artiste

Mais il est bon de souligner qu’Alexander McQueen n’est pas un créateur de mode à proprement parler, on peut même dire qu’il est carrément hors-circuit mode, que ses vêtements sont plutôt des medias qui véhiculent le fond de son être que des pièces tendances.

D’avantage metteur en scène du vêtement, tour à tour et tout à la fois faiseur de costumes, compteur d’histoires, scénariste d’épouvante et de magnificence, poète des étoffes et de leur coupe, Alexander McQueen nous livre son univers en entier, états d’âmes plus souvent sombres qu’heureux y compris. Il nous raconte une histoire – la sienne probablement – aux travers de ses vêtements et de leur mise en scène.

Debra Shaw for Alexander McQueen - SS1997 - la poupée
La super model et chanteuse Debra Shaw.

Ses collections sont fascinantes de beauté, elles sont poétiques, mais comme dans les vers du Dormeur du val, la beauté réside même dans l’aversion. Ses collections sont en effet souvent inquiétantes, voire angoissantes… Malaise imminent à chacun de ses défilés, donc.

Malaise comme lors du défilé printemps-été 1997, où une femme très dénudée à la plastique athlétique sans défauts surgit d’un escalier, ses mouvements entravés par un mécanisme lui liant les genoux avec les coudes, passant devant les spectateurs pour beaucoup médusés et/ou fascinés. Cette femme a l’air d’une esclave, et aux premiers abords sa peau noire n’est pas sans rappeler la traite des Noirs par les européens. En revanche, si l’on prend ça sous l’angle de la mode, cela interroge vraisemblablement la façon dont sont vus et traités les mannequins.

Comme Jean-Paul Gaultier, on lui a attribué le sobriquet d’Enfant Terrible, mais on l’appelle également le « prince des ténèbres » et, plus révélateur, le « hooligan de la mode ». Et pour cause ; McQueen use parfois de violence, comme cette référence à l’esclavagisme, pour présenter ses collections qui sont parfois construites autour d’une thématique grave.

Des thèmes puissants

La collection de l’été 1996 est de celles-là, elle s’intitule Highland Rapes (« Viols en Ecosse » en VF). Tout un programme macabre, ponctué de silhouettes de femmes à la poitrine dénudée, aux robes déchirées et comme souillées d’urine, comme si on avait essayé de les attoucher ou de les violer avant qu’elles n’arrivent sur le podium. Tollé dans la presse, Alexander McQueen est dépeint par les rédactrices comme un monstre misogyne qui ferait l’apologie du viol.

Le génie mal compris expliquera par la suite qu’il souhaitait en fait dénoncer les atrocités commises sur les femmes écossaises par les anglais durant les XVIIIème et XIXème siècles.

Alexander a le goût de la provocation et de la subversion, il le prouvera à maintes reprises durant tout son parcours, que ce soit dans sa propre maison ou en faisant polémique avec ses collections pour l’illustre maison française Givenchy, pour qui il fera notamment défiler des créatures inspirées de zombies et de femmes dépecées par un serial killer.

On pourrait penser que la totalité de ses collections n’est pas dans ce même registre, mais même quand il propose des robes romantiques, c’est sur fond d’images qui pourraient être sorties tout droit d’un film d’horreur que les mannequins déambulent.

McQueen, ou le goût pour la provocation

Autre défilé marquant et choquant, celui pour la collection printemps-été 2001, où les mannequins évoluent dans une énorme cage faite de verre et de miroirs. A la fin, une gigantesque boîte s’ouvre sur une femme nue portant un masque inquiétant qui la relie à des tuyaux, une vision qui n’est pas sans rappeler le travail du photographe Peter Witkin. Des papillons de nuit et autres lépidoptères surgissent également de cet espèce de sarcophage. Le show est époustouflant et tient de la performance artistique.

Les mannequins remplissent également un rôle, elles jouent aux actrices lors des défilés McQueen. Lors de ce dernier défilé, elles s’observent dans les miroirs, s’y cognent parfois, à l’instar de Kate Moss qui ouvre le show. Elles titubaient parfois pendant le fameux défilé sur le viol, ou au contraire cherchaient à provoquer le public.

Le créateur voue une véritable histoire d’amour avec la provocation. Bien entendu la religion n’y échappe pas, par exemple avec cette mise en scène de la collection automne-hiver 1996-1997 dans une église, sur fond d’orgue et de chants religieux. Pour sa collection estivale de 1998, alors que la première partie du show présente des créatures à colonnes vertébrales monstrueuses greffées sur leurs vêtements, la seconde est une pluie qui s’abat sur des mannequins vêtus de blanc qui devient peu à peu transparent, dévoilant ainsi sans honte la nudité des corps.

 

Figure punk

Dès ses débuts, en 1993, il présente l’un de ses vêtements les plus (dé)culottés. Il s’agit du bumster, soit un pantalon taille ultra basse, laissant apparaître la raie des fesses. Les modèles, hommes comme femmes, défilent les mains parfois plaquées sur leur pubis pour le cacher, nous laissant le loisir de regarder la quasi-intégralité du côté pile. Une bonne manière de dire « fuck the system ».

En fait d’une âme de révolutionnaire, McQueen est l’un des portes-drapeau de la culture punk, dont la capitale britannique est encore aujourd’hui fortement influencée, en atteste la Fashion Week londonienne. Il est, avec ses confrères Vivienne Westwood et John Galliano, la figure de proue d’une culture punk qu’il immortalise au travers de ses collections.

Le tartan et le kilt l’inspirent, notamment de par ses origines écossaises, l’époque victorienne également, ainsi que la Grèce et la Rome antiques. D’aucuns penseront que c’est un créateur tourné vers le passé, mais c’est en réalité bien vers le futur que son regard se tourne.

L’avant-gardisme Alexander McQueen

Par exemple sa collection « religieuse » qui interrogeait la mort, l’avenir certain de tout un chacun. Mais moins pessimistes, la technologie et l’innovation élisent domicile dans beaucoup de ses shows. Alexander a en effet un côté avant-gardiste, et son penchant pour la théâtralité l’a poussé vers les nouvelles techniques et technologies.

Le dernier défilé présenté de son vivant fut diffusé en live-stream et les moyens techniques mis en place étaient de taille, avec deux rails où des caméras montés sur des bras mécaniques gigantesques se mouvaient pour filmer de divers angles.

alexander mcqueen - kate moss hologram aw06La présentation de la collection automne-hiver 2006/2007 fut marquée par un hologramme de Kate Moss, amie du créateur. Lee l’a soutenue lors de son scandale impliquant quelques rails (de coke, pour le coup). L’apparition fantomatique de la célèbre top model qui clôt un défilé de veuves écossaises, hommage à celles qui ont survécu seules suite à la bataille de Culloden déroulée en 1746, tient de l’ordre du divin.

Plus tôt dans sa carrière, pour la collection été 1999, l’actrice Shalom Harlow se faisait asperger de peinture par des robots alors qu’elle est sur une plateforme tournante. Au début de ce même défilé, c’est la sportive handicapée Aymee Mullins qui faisait événement avec ses prothèses aux jambes, véritables bijoux sculptés.

Spectaculaires sont chacun de ses défilés, et notamment celui intitulé Plato’s Atlantis (« L’Atlantide de Platon »). Paradoxalement, c’est cette dernière collection présentée de son vivant qui est la plus optimiste. Beaucoup pensent qu’il s’agit là de la collection la plus aboutie, la plus créative et la plus grandiose.

Résolument positive car elle dépeint un monde utopique où technologie et nature sont réunies en parfaite symbiose. L’harmonie entre les tissus et les imprimés, les matières et les coupes, l’organique et le technique, est telle que l’on pourrait croire le couturier enfin délivré de ses pensées torturées.

Une fin tragique

Son suicide et sa véritable toute dernière collection présentée prouveront le contraire. La rupture entre ces deux dernières est un énorme fossé. Pour le prêt-à-porter féminin de l’été 2010 nous avons une cinquantaine de silhouettes exaltantes d’une beauté sincère dans laquelle le seul aspect inquiétant réside dans leur bizarrerie fascinante. Et d’un autre côté, pour le prêt-à-porter masculin de la saison suivante, nous avons quelques morts-vivants rôdant dans un ossuaire, certains encagoulés, les os à vif, ou plus évocateur, revêtus d’un imprimé « corde ».

Face à un tel parcours, à une telle oeuvre, mais aussi surtout face à une telle chute, il semblait sans doute impossible de trouver une descendance digne de la personnalité de ce génie de la mode. Malgré les designers talentueux qui courent les studios, sans doute aucun n’aurait pu reprendre le flambeau en bonne et due forme. Personne en effet n’avait prédit une disparition aussi subite, et les stylistes de renom auraient sans doute été peu promptes à prendre en main la maison et à en respecter le patrimoine dans l’immédiat.

Mais c’était sans compter une talentueuse styliste qui était alors tapie dans son ombre. Depuis le décès de Lee McQueen, Sarah Burton est à la tête de la maison, en digne héritière de son mentor. A ses côtés durant une quinzaine d’année, Sarah a donc accompagné Alex depuis qu’il a réellement percé dans le milieu, après sa collection polémique Highland Rapes.

Tout ce que McQueen a touché semble être beauté, et même quand ses thèmes sont glauques ou graves, ses vêtements sont beaux quoi qu’il arrive. La beauté qu’il dépeint est souvent lugubre et macabre, mais n’en reste pas moins pure, comme s’il en extrayait l’essence.

C’est sans doute son côté Haute Couture qui confère à ses créations une grâce et une somptuosité de cet acabit. Une pièce signée Alexander McQueen, c’est quelque chose d’avant tout très esthétique. Ce n’est pas Isabella Blow qui dirait le contraire. La rédactrice de mode (elle aussi s’est suicidée) est celle qui lança la carrière du prince ténébreux de la mode.

Dans le documentaire Alexander McQueen and I, elle dit qu’elle n’avait jamais vu des vêtements se mouvoir de cette façon lorsqu’elle assista à son tout premier défilé. Ceux-ci bougent en effet d’une manière très particulière, semblant prendre corps avec les personnes qui les arborent.

La relève de McQueen

La théâtralité chère au Qing réside en effet en premier lieu dans ses œuvres d’art portables (si on a la force pour les porter, du moins). C’est quelque chose que la nouvelle tête de la marque a bien compris, en épurant ses défilés afin de mettre plus encore en valeur les vêtements.

Si on devait comparer Alexander McQueen à un royaume, Lee serait son roi, et Sarah sa reine régente, ou sa Main du roi. Autrefois son bras droit, la passation du pouvoir s’est faite naturellement comme ça, Alex n’ayant laissé derrière lui aucune descendance héréditaire (et accessoirement, aussi parce que la marque appartient au groupe Gucci). Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’aujourd’hui, Alexander McQueen est dirigée par une vraie Queen.

L’héritage de la maison de mode est respecté par Sarah Burton, et on peut même dire qu’elle a su donner à Alexander McQueen une réelle identité stylistique. C’est comme si elle avait réussi à décrypter les collections précédentes afin d’en dégager les codes et son ADN.

Et pour cause, la jeune femme au style simple et épuré (ce qui étonne quand on voit le travail qu’elle fait pour la marque extravagante) a secondé et participé étroitement dans l’élaboration des collections du créateur-fondateur. Dans une interview faite pour Vogue Paris, elle déclare qu’elle « [approfondissait] son travail de recherches » et qu’elle « [terminait] ses phrases en quelque sorte ».

Le décryptage de l’ADN McQueen

L’ADN d’Alexander McQueen, ce sont donc des vêtements qui font partie intégrante de l’identité de la femme McQueen, une femme masochiste mais loin d’être soumise, une femme forte et conquérante, libre de porter ce qu’elle souhaite.

 

Sarah Burton développe cet ADN avec brio aux travers de chacune des silhouettes qu’elle imagine, reprenant par ailleurs les sources d’inspiration du fondateur de la maison. De la nature à la technologie, en passant par des guerrières vêtues de cuir et d’or, et du gothisme romantique, la femme Alexander McQueen s’émancipe dans toutes ses facettes, et connaît à présent un succès plus vif. Moins polémique mais sans perdre son aura d’étrangeté fantastique.

La nouvelle reine du royaume voit chacune des ses collections couronnée de succès, comme la toute dernière, celle de l’hiver 2016/2017, semblant tout droit sortie d’un conte merveilleux. Les vêtements, accessoires et mise en beauté sont empreints d’une féerie douce dans la forme mais dont le fond interroge un sujet plus sordide ; la mort.

Des symboles utilisés par les peintres de Vanités – mais aussi par Alexander McQueen lui-même dans des précédentes collections – comme des papillons, des fleurs et des montres, tout autant de signes qui témoignent du temps qui passe, habillent les pièces.

 

Les objets représentés dans les Vanités imagent la fragilité de la vie, son caractère éphémère, et la mort qui finit toujours par triompher. Mais si la mort triompha bien du corps de l’Enfant terrible, son âme a toujours domicile au sein des ses vêtements.

Alexander Lee McQueen aura été son propre hooligan, son propre kamikaze, mais son processus artistique perdure…


J’en profite également pour rendre hommage à Isabella Blow, celle à qui on doit sans doute la carrière phénomène du couturier et qui a eu une fin tout aussi tragique que lui, à sa mère décédée juste avant son suicide (ce qui fut apparemment l’une des causes de cet acte terrible), mais aussi à toutes les femmes McQueen, celles qui revêtent ses vêtements et les font vivre de la meilleur des façons, théâtrale ; de Daphne Guinness à Lady Gaga, de Kate Moss à Björk, de Céline Dion à Kate Middleton, et même le disparu David Bowie, qui fut capable d’incarner la femme McQueen tout autant, comme il le prouva en tournée avec son costume imprimé du drapeau Union Jack, signé du créateur.

 



Sources : Interview de Sarah Burton dans Vogue Paris, n° 925, Mars 2012. Documentaire Alexander McQueen and I.

Publié par

23 ans, étudiante en master Etudes Culturelles, passionnée par la mode et la diversité culturelle. Fashion kamikaze aguerrie et voyageuse rêveuse. ✨ Suivez-moi pour découvrir la mode sous un autre angle ! 👀

Un commentaire sur « Longue vie à Queen Alex ! »

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s